retour au sommaire du dossier

D'UNE EXPÉRIENCE LITTÉRAIRE À SON FILM

 

A propos de Jean-Pierre Balpe et de Hervé Nisic

Le roman est une question d'auteur. Tout le monde vous le dira. Mais l'auteur peut-il être un ordinateur ? Cette hypothèse littéraire, quelle que soit l'intelligence reconnue aujourd'hui à la machine, paraît toujours insensée. Pourtant, un homme tente depuis quelques années d'éduquer notre présomptueuse curiosité à ce qui n'est plus une démesure imaginaire. Directeur du département Hypermédia et du laboratoire Paragraphe de l'Université Paris VIII, Jean-Pierre Balpe se suspend depuis 1975 aux possibilités que l'informatique accorde à l'écriture et a notamment créé en 1981 l'ALAMO (Atelier de littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs). Pour lui, il ne s'agit bien sûr pas de travailler à une substitution : l'ordinateur n'a assurément aucune connaissance du monde. Mais ses logiciels et ses dispositifs générateurs ne manquent pas de promesses.

L'aventure de Jean-Pierre Balpe commence vraiment en 1986 lorsque le prosateur classique qu'il fut d'ailleurs longtemps (secrétaire de la revue Action Poétique) est sollicité par une autre revue " papier " pour rendre un hommage littéraire à un écrivain qui venait de disparaître : Jean Tardieu. Avec presque autant d'amusement et de provocation qu'un enfant quand il vous sourit pour vous déjouer ou que Marcel Duchamp quand celui-ci renversa une chiotte pour en faire une fontaine pour un musée, il décide alors de changer de règle technologique et réalise un générateur de textes de Jean Tardieu. Ses manipulations informatiques continuent et lui font emprunter, pour les dupliquer, les tournures et les expressions d'auteurs parfois très connus. Ainsi, Jules Verne, Gustave Flaubert, ou encore Marcel Proust seront détournés par simple badinage, mais au point même de bluffer le discernement de certains de leurs lecteurs accoutumés. Jean-Pierre

Balpe finit d'ailleurs par réinventer Jean-Pierre Balpe, et signer. " Un Roman inachevé " en est un exemple. Ce roman d'un genre inéditable s'écrit de lui-même depuis 1995 pour atteindre un volume autonome de 300.000 pages. A ce stade, il s'arrêtera et s'autodétruira.

En 1997, JPB décide de convier deux de ses amis et poètes (Henri Deluy et Joseph Guglielmi) à une expérience à "quatre voix", les leurs, bien entendu, et celle plus invisible, d'un générateur de texte qui les prolonge. De la rencontre avec un jeune compositeur italien, Jacopo Baboni-Schilingi, naît un spectacle-performance "Trois mythologies et un poète aveugle". La première a lieu le 14 novembre à l'Ircam. Ce soir là, chacun des trois poètes lit sur un écran des textes semblables à tous ceux qu'il a déjà écrits. Pourtant c'est un ordinateur qui les écrit sous ses yeux pendant qu'un autre ordinateur compose une musique influencée par ces textes. Un rapport insolite et inattendu de relation texte/musique s'élabore dans un jeu infini des variations qui promet des formes nouvelles à chaque représentation.

Dans son film documentaire " Personne ", le réalisateur Hervé Nisic, met poétiquement en perspective les promesses de cette performance expérimentale et s'interroge sur la figure de l'auteur quand ses Žuvres peuvent ainsi se trouver prolongées sans limites. Il en fait une conjugaison époumonée qui laisse la question de l'écriture générée par ordinateur suspendue à sa propre réalité esthétique, une discontinuité visuelle orchestrée par des images magnifiques et des séquences narratives où il vous emmène par l'apostrophe à un point d'épreuve personnelle. Tout cela rappelle ce que Bergman disait du cinéma de Tarkovski, un langage permettant de saisir " la vie comme un songe ". Ici, on raisonne moins, c'est à l'affect. Les personnages du film eux-mêmes sont presque dans la fiction de leur rôle, et de manière picaresque. Comme sortis de l'ombre ou d'un buisson, ils se retrouvent, heureux comme des figurants pour un film de Dino Risi, dans une sorte de jardin anglais dont la morphologie centrifuge les aide finalement, eux aussi, à s'égarer quelque peu dans l'étrangeté de leurs expériences. Alors, à nous de jouer pourrait vous dire Hervé Nisic.

Christophe Gougeon, Antoine Ségovia, producteurs

retour au sommaire du dossier

suite du dossier

DÉBUT DE LA PAGE